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Notre forêt … notre dignité ...

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Les peuples autochtones qui dépendent de la forêt revendiquent leur droit de reconnaissance et appellent à la prise en compte de leur patrimoine culturel et de leurs savoirs traditionnels

« Nous avons prouvé que nous ne sommes pas des animaux, mais bien des êtres humains », a dit en souriant un membre de l’ethnie Babongo originaire du village de Tranquille, une fois terminée la présentation de la maquette aux autorités gouvernementales locales.

Les peuples Babongo et Mitsogho ont décrit leurs connaissances spatiales sur une maquette en trois dimensions représentant la partie nord du Parc national de Waka à Ikobey, dans la province de la Ngounié qui s’étend du centre au sud du Gabon. La zone cartographiée comprend au total 13 villages peuplés par les Babongo (collectivement désignés sous l’appellation péjorative de « Pygmées ») et les Mitsogho, une ethnie voisine. Après de longs mois de préparation, l’atelier de cartographie participative s’est déroulé sur une période de 10 jours et a permis d’amorcer un processus de confiance en soi et de responsabilisation grâce auquel les participants ont su montrer à des non-initiés toute l’étendue de leurs connaissances de l’environnement dans lequel ils vivent.

Le paysage qui couvre la plus grande partie du territoire des villages Babongo et Mitsogho se caractérise par une forêt dense équatoriale, traversée par de grands fleuves, des terrains escarpés et un climat chaud et humide. Il faut traverser le fleuve Ngounié en pirogue ou prendre le ferry local (en panne occasionnellement) pour pouvoir accéder au village. Une fois sur l’autre rive, lorsque les moyens de transport sont disponibles, il faut suivre le sentier forestier et traverser de nombreux ponts de bois, assez précaires. La route d’accès, construite à travers la forêt par une société d’exploitation forestière asiatique opérant dans la région, n’est entretenue que si le passage des grumiers s’avère nécessaire. Au point de franchissement, le cours d’eau constitue la principale ligne de partage entre les communautés de chasseurs-cueilleurs totalement dépendants de la forêt et le monde « moderne » stimulé par l’économie monétaire. De l’autre côté du fleuve, les moyens de communication fonctionnent au minimum – les ondes TV-radio-téléphonie s’affaiblissent à mesure que l’on s’engouffre dans la jungle. Peu à peu, on est plongé dans une variété de sons et d’odeurs issus de la forêt, parfois troublés par le grondement des moteurs des grumiers. Les Babongo occupent ces confins peu peuplés depuis des siècles, en dépit des vagues de migrations durant l’époque coloniale.

Comme c’est le cas dans la majeure partie de l’Afrique centrale, les autochtones, communément appelés « pygmées », sont souvent considérés comme des citoyens de seconde zone. Peu d’entres eux disposent d’un certificat de naissance ou d’une carte d’identité ; ils n’ont pas accès à l’éducation ni aux soins de santé primaires et sont souvent exploités et maltraités une fois exposés au « monde extérieur ». A l’instar de nombreux autres peuples autochtones éparpillés sur l’ensemble du bassin du Congo, les Babongo ont une connaissance riche et unique des ressources naturelles dont ils dépendent. La pratique des rituels bwiti et l’utilisation de substances psychotropes comme l’ibogha sont au cœur de leur culture et en font une tribu réputée pour leurs pouvoirs spirituels et guérisseurs. Les Babongo cohabitent avec des populations de langue bantoue, dont certains parfois les considèrent encore comme des « sous-hommes », voire des animaux. Les Babongo repoussent toute autorité formelle et ont préservé leurs propres traditions et structures décisionnelles. Ils jouissent d’une réputation de guérisseurs bien établie et inspirent un respect mêlé de crainte à leurs voisins bantous pour leurs connaissances de la forêt et de l’ibogha – une plante sacrée au cœur de leurs croyances et de leurs rituels.

Exposés aux forces et autorités extérieures, les Babongo s’efforcent de préserver leur identité et leurs institutions traditionnelles. Lorsqu’ils vivent dans la jungle, leurs talents de chasse et leurs connaissances de la faune et de la flore sont inégalés. S’ils sont exposés à une économie monétaire ou chassés de leur forêt, les Babongo risquent de perdre leurs talents les plus précieux, mais aussi leurs traditions, leur culture et leur identité (BBC, 2008).

Les Babongo vivent essentiellement de la chasse et de la cueillette de ressources forestières sauvages. Ils chassent généralement à l’aide de pièges au collet, de nasses, d’un arc et de flèches ou d’armes à feu souvent empruntées à leurs voisins contre de la viande de brousse. Les hommes pratiquent également la pêche et récoltent le miel des abeilles sauvages. Refusant une sédentarisation totale, dont plusieurs tentatives infructueuses ont été amorcées dans la plupart des pays de la région, les Babongo cultivent parfois des bananes, du maïs, du manioc, des arachides et des patates douces dans des abattis, ces petits lopins ouverts par brûlis dans la forêt. Durant certaines saisons, les enfants ramassent des crabes et des crevettes d’eau douce.

Comme cela a également été le cas pour les autres parcs nationaux du Gabon en 2002, la délimitation du périmètre du Parc national de Waka a été approuvée sans consultation préalable des populations riveraines. Les villageois se plaignent constamment des obstacles majeurs à l’accès, au contrôle et à l’utilisation effective des ressources. « Nous ne pouvons pas récolter les fruits des safoutiers (Dacryodes edulis) que nos ancêtres ont eux-mêmes plantés autour de nos anciens villages, désormais à l’abandon, parce qu’ils se trouvent à l’intérieur du parc », a déclaré un participant Babongo, montrant sur la carte 3D à l’aide d’une petite punaise à tête jaune l’endroit où est situé l’ancien village. Les autres villageois, dont certaines habitations jouxtent la zone du parc national, se plaignent des restrictions imposées aux activités traditionnelles de chasse et de cueillette, et qui provoquent une pénurie alimentaire.

Les questions d’identité culturelle ont également été discutées. « Aucun fleuve ne coule dans notre région, appelée Waka », a fait remarquer un ancien de l’ethnie Babongo du village de Ndugu. « Nous souhaitons que les autorités changent le nom du parc pour lui donner une appellation plus évocatrice de nos valeurs ».

Dans le cadre des efforts régionaux visant à impliquer les communautés locales dans la gestion durable des ressources naturelles du bassin du Congo, à protéger et valoriser les savoirs et valeurs traditionnels des peuples autochtones et à s’assurer du partage équitable des avantages découlant de la gestion participative des zones protégées, l’Agence nationale des parcs nationaux (ANPN), Brainforest, le CTA, l’IPACC, le MINAPYGA, la Rainforest Foundation du Royaume-Uni et la Wildlife Conservation Society au Gabon (WCS) ont appuyé une série d’initiatives dans la région, dont un atelier de cartographie participative en trois dimensions (décrit dans le présent article). Tout en répondant aux besoins exprimés par les communautés locales et les autorités chargées de l’administration du parc, cet atelier a permis de former les délégués des organisations nationales et régionales basées dans plusieurs pays (Cameroun, République du Congo, République d’Afrique Centrale, Tchad, République démocratique du Congo, Gabon, Afrique du Sud et Royaume-Uni.

Une vingtaine d’élèves âgés entre 10 et 12 ans de l’école primaire publique de Fougamou, des facilitateurs et des stagiaires ont contribué à l’élaboration de deux maquettes couvrant une superficie totale de 625 km² à l’échelle 1/12 500ème ; (huit millimètres sur la carte correspondant à 100 mètres sur le terrain). Les ethnies Babongo et Mitsogho ont réalisé une première ébauche de la légende de la carte dans leurs villages et l’ont complétée lors de l’atelier de cartographie. Les villageois représentant les communautés de Nioye 1, d’Osimba, de Tchibanga, de Tranquille et de Ndugu ont travaillé pendant quatre jours sur la première maquette pour illustrer précisément les différents types de couvert végétal et d’occupation du sol, tracer les cours d’eau, les routes et les sentiers, situer les villages et les habitations, les lieux sacrés, les réserves naturelles et les zones de conflits humains, les aires de chasse et de pêche, entre autres. Les noms des chaînes de montagnes, des cours d’eau et des sites sélectionnés ont été indiqués sur la carte.

Des équipes de tournage mobilisées par l’IPACC, le CTA et le MINAPYGA a même filmé l’atelier. Des reportages consacrés à cet événement ont été réalisés par la chaîne de télévision nationale RTVG (Radiodiffusion Télévision Gabonaise), Africa No1, une station de radio gabonaise diffusée en Afrique francophone et l’Agence gabonaise de presse. Cette médiatisation a soulevé la question du statut constitutionnel des droits des peuples autochtones et mis en exergue la situation précaire des communautés Babongo et Mitsogho, ainsi que leur rôle potentiel en tant que personnes ressources dans le développement de projets communautaires basés sur l’écotourisme dans le Parc national de Waka et ses zones tampons.

Les autorités gouvernementales locales ont assisté à la cérémonie de clôture, au cours de laquelle un représentant du village a décrit en détail les caractéristiques de la zone cartographiée en apportant la preuve que ces peuples possèdent bien une connaissance étendue de leur habitat naturel, repartie dans le temps et  l’espace . Pour conclure, le maire de Fougamou a salué la qualité des travaux réalisés et déclaré que cette aire protégée a été créée en 2002 sans consultation préalable des communautés qui vivent à l’intérieur ou à la périphérie du parc. Il a néanmoins ajouté que leur rôle, en tant que bénéficiaires de l’intervention, s’inscrit dans les dispositions prévues par la loi. Selon lui, il apparaît essentiel d’encourager les populations vivant en périphérie du parc à contribuer à la gestion durable de ses ressources. Il a en outre invité les différentes communautés à créer un conseil représentatif chargé de faire entendre leur voix et de faire reconnaître leurs droits, leurs aspirations et leurs besoins auprès d’autres parties prenantes, y compris les autorités gouvernementales.

L’organisation communautaire a déjà débuté sous l’égide du Programme régional pour l’environnement en Afrique centrale (CARPE), actuellement mis en œuvre par la Wildlife Conservation Society (WCS) – Gabon. L’initiative est pilotée par le MINAPYGA, le Mouvement des minorités autochtones, indigènes et pygmées du Gabon), et par d’autres initiatives complémentaires mises en place par Brainforest (une ONG nationale) dans le cadre de son programme de cartographie participative initié par la Rainforest Foundation du Royaume-Uni.

La finalisation de la seconde maquette en trois dimensions, nous permettra de traverser le fleuve pour pénétrer au cœur même des terres ancestrales de ces peuples, là où les esprits de la forêt cohabitent avec leurs maîtres Babongo. Elle facilitera également l’appropriation du processus de cartographie, et de ses résultats, et permettra de retrouver un sentiment profond de cohésion et de confiance en soi.

Lorsque la carte à compléter sera terminée, les organismes d’appui aideront les organisations communautaires à mener les négociations avec les autorités chargées de la gestion des aires protégées sur leur rôle dans l’administration du par cet de ses zones tampons et l’élaboration – entre autres – des mécanismes de partage des bénéfices. Si le processus donne des résultats probants, il sera amélioré puis reproduit dans les autres aires protégées du pays. Accompagné d’une stratégie de plaidoyer efficace, ce processus peut également avoir un impact positif sur le processus législatif et politique de gestion des ressources naturelles au niveau local.

Auteurs : Giacomo Rambaldi Nigel Crawhall et Georges Thierry Handja